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Entendre « de nouveau » Génèse 1,1-2,4
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Il est essentiel de commencer cette méditation en soulignant que ce poème magnifique de Genèse 1 ne vise pas à dire ce qui s’est passé aux commencements du monde… mais à exposer comment les prêtres, après l’Exil à Babylone, interprétèrent théologiquement l’existence du monde dans le contexte culturel païen qui était le leur. Ainsi le premier mot de leur texte, beréshit, que nous traduisons par « commencement », est rendu en grec dans la LXX par en arkè (= ce qui arrive en tête) puis plus tard en latin par Saint Jérôme par in principio : on parle bien moins d’un commencement dans le temps que de principes qui sous-tendent notre habitation de ce monde[1]. Nous devons donc abandonner la perspective habituelle qui consiste à lire la Genèse comme un début. Ce sont des principes, ce qui signifie notamment que l’on peut croire que cela nous dit quelque chose pour aujourd’hui aussi, et qu’il ne s’agit pas seulement d’une belle et poétique mythologie. A condition, peut-être, d’entendre ce texte « de nouveau ».
En effet, ce récit est probablement l’un des plus connus de la Bible et nous nous sommes tous construit des images mentales de la création, notamment via les grandes œuvres picturales des siècles chrétiens ; mais si on demande à des enfants de représenter ce récit dans un dessin il s’avère qu’ils sont plus près du texte que nous ne le sommes en général, et que ne le sont ces représentations classiques. Les enfants ont moins de « théologèmes », ces présupposés théologiques qui nous marquent inconsciemment. Je l’illustrerai tout à l’heure. Je voudrais ce matin insister sur cette idée que nous avons tous à faire un effort de déconstruction pour « écouter de nouveau » les grands récits bibliques que nous avons l’impression de connaître par cœur, et c’est ce que nous allons essayer de faire ensemble avec celui-ci car il a profondément marqué notre rapport au monde et notre façon de penser notre place, notre rôle comme humains dans ce monde.
Pour nous décomplexer tout de suite, remarquons que le grand théologien allemand Jürgen Moltmann, auteur d’une somme de 400 pages intitulée Dieu dans la création et l’un des revivificateurs de la théologie de la création au XXe siècle, écrit : « selon le récit de la création, chaque jour est suivi d’une nuit »[2]. Or, le texte dit qu’il y eût un soir… d’abord ! C’est donc la nuit qui est suivie d’un jour, pas l’inverse ! Ce qui est cohérent avec la ténèbre qui précède la lumière, et avec la manière juive de compter les journées à partir du coucher du soleil, mais aussi avec notre théologie du salut / de la Résurrection[3]. Nous voyons donc que même les plus grands théologiens peuvent avoir en tête une image faussée ! Donc il n’y a rien d’étonnant à ce que cela nous arrive aussi, et j’espère que nous allons pouvoir ensemble ce matin entendre de nouveau ce texte et y découvrir quelques pépites.
[1] Didier Fiévet, Bible et écologie – Questions croisées, Lyon, Olivétan, 2019, p. 21
[2] Jürgen Moltmann, Dieu dans la création, Paris, Cerf, 1988, p. 353
[3] Ainsi pour nous, chaque journée rejoue la création du monde et anticipe notre propre résurrection. Cf « chaque jour est le premier jour de ta vie ».
Pour commencer par le commencement (malgré la précaution que je viens de prendre sur l’intention de Gn 1 !), à partir de quoi Dieu crée-t-il ?
Une longue tradition théologique juive puis chrétienne, à la suite de St Augustin, insiste sur l’idée d’une création dite en latin ex nihilo, c’est-à-dire à partir du rien. Or si nous écoutons bien les deux premiers versets [les relire], la terre « était » (ce n’est pas un verbe ajouté pour la traduction). La terre est déjà là, bien que déserte et vide (tohu bohu), lorsque débute le récit de la création. Dieu crée même à partir d’elle. Les eaux sont là également. Les auteurs du texte n’ont donc manifestement pas vu d’intérêt théologique à suggérer que Dieu ait créé le monde à partir de rien du tout, ex nihilo. Ils partent de la terre, et il n’y a pas de big bang dans la Bible : c’est déjà difficile à concevoir pour nous, cela aurait été impossible à imaginer avec les connaissances de cette époque, un peu comme si on espérait qu’un texte biblique, parce qu’inspiré, aurait pu imaginer l’existence de l’électromagnétisme ou des influx nerveux. Ce sont des spéculations philosophiques plus tardives qui ont produit ce concept de création ex nihilo. C’est peut-être très intéressant conceptuellement, mais cela n’est pas considéré, pour la plupart des théologiens protestants contemporains, comme ayant un fondement biblique indiscutable. En particulier, cela ne découle pas spontanément de Gn 1.
De la même manière nous pouvons remarquer que le premier mot du premier livre de la Torah juive et de notre Bible (qui n’est pas le livre le plus ancien, on a choisi de le mettre là), ce premier livre donc débute par la lettre beth (de beréshit), qui n’est que la seconde lettre de l’alphabet hébraïque : rien n’étant laissé au hasard dans un texte de cette nature, cela signifie que pour l’auteur il y a quelque chose avant[1], au moins quelque chose avant ce récit. Pour moi, ce qu’il y a avant c’est le souffle de Dieu : en effet la première lettre de l’alphabet hébreu, aleph, est un souffle, et justement le texte dit au verset 2 que l’esprit, le souffle de Dieu, plane sur la surface des eaux avant toute action ou parole de Dieu. C’est cohérent théologiquement : si Dieu est éternel il n’y a pas de point de départ pour lui et le monde survient quelque part dans un « hors du temps » où il va précisément introduire le temps pour la création (que l’on perçoit avec le décompte des jours) – mais évidemment pas pour Dieu. Les auteurs du texte veulent ainsi attirer notre attention sur le fait que, si Dieu a voulu que la terre soit telle qu’on la connaissait à leur époque, peu importe comment il l’a faite, il était déjà là avant. Dieu précède le monde. C’est une affirmation forte et originale par rapport à d’autres religions contemporaines du judaïsme ancien. Comme le souligne la théologienne Madeleine Wieger[2], l’idée d’un Dieu qui crée le monde est une « conquête théologique ». Cela nous semble aujourd’hui une évidence, mais il faut avoir conscience que cela ne l’a pas toujours été.
Regardons à nouveau cette présence de Dieu « avant », par son souffle : le mot hébreu pour souffle est ici rouah, et c’est un mot féminin… et cet esprit décrit comme « planant » sur les eaux, on pourrait aussi traduire cette expression par l’esprit qui « couve », comme l’oiseau sur son nid. Voilà une conception qui a été largement occultée par notre culture. Qu’est-ce que ça change, allez-vous me dire ? Eh bien je crois qu’il n’y a qu’à observer nos réactions quand la proposition d’une nouvelle liturgie pour notre Église propose d’utiliser, notamment en cohérence avec ce féminin de rouah, l’expression « ton esprit maternel et créateur » dans la prière d’illumination… Pourquoi cela nous trouble-t-il autant, que Dieu ne soit pas exclusivement et « anthropomorphiquement » masculin ? Est-il si indifférent de dire que Dieu est Père ou de dire qu’il est Mère ? Si ça ne compte pas, pourquoi alors ne pas dire qu’il est Mère ? Et si ça compte, en quoi ? En fait, il me semble impossible de projeter sur Dieu le dimorphisme sexuel des animaux en général et des humains en particulier. De ce fait, faire le choix de poser Dieu comme certainement et exclusivement masculin dit quelque chose de très clair non pas sur Dieu, mais sur l’humain, et très précisément sur l’homme comme mâle et sa volonté de se présenter comme supérieur à tout, voire égal de Dieu. A ce sujet, on peut constater avec Voltaire que si Dieu a créé l’homme à son image, l’homme le lui a bien rendu…
[1] Didier Fiévet, op. cit., p. 19
[2] Madeleine Wieger, « Pour lire la Bible dans une perspective écologique », in Terre d’Espérance, Lyon, Olivétan, 2025, p. @@
Voici maintenant les premiers vivants, créés au jour 3 ; ce sont : la verdure, l’herbe qui rend féconde sa semence c’est-à-dire les céréales, et les arbres fruitiers. Aviez-vous déjà remarqué que c’est la terre qui les produit, et pas Dieu lui-même ? [relire les versets 11-12] Pour moi cela a été une découverte il y a 3 ans seulement, lorsque j’ai étudié ce texte avec un jeune enseignant jésuite des Facultés Loyola. Je n’y avais jamais prêté attention avant, et pourtant bien entendu j’avais déjà lu et relu ce récit des dizaines de fois. C’est la terre qui produit les végétaux, avec le même mot que celui qui est donné au continent asséché ou qui était dès le départ celui de ce qui existait déjà, et pas le sol en tant que matériau terreux car en hébreu il existe un autre mot pour désigner la terre au sens du sol. Il est fréquent que des théologiens parle de l’humain comme co-créateur avec Dieu. Je ne vais pas discuter ici cette notion, mais je constate que dans l’esprit des rédacteurs du premier chapitre de la Genèse, c’est plutôt la terre au sens global, celle que nous appelons plutôt la Terre, qui est co-créatrice. Est-ce que cela ne nous ouvre pas de nouvelles perspectives dans notre conception de notre relation avec cette Terre ?
A partir du jour 5 arrivent les premiers animaux, d’abord dans l’eau et y compris les monstres marins (dont on a très peur à l’époque, mais qui sont quand même déclarés bons) puis dans le ciel. Et Dieu bénit les animaux. Au passage, bien que cette idée ne nous soit pas très familière en protestantisme, pourquoi ne pourrions-nous pas les bénir nous aussi ? L’Église catholique le fait depuis longtemps et là, la pratique me semble tout à fait fondée bibliquement. Sans compter que nous avons bien entendu dans le Psaume 148 qui ouvrait notre culte que les animaux, comme l’humain et comme toute la création d’ailleurs, participent à la louange à Dieu.
Au jour 6[1] voilà les animaux terrestres avec tout d’abord le bétail, les petites bêtes qui grouillent sur le sol, les bêtes sauvages. Eux aussi, comme les végétaux, c’est la terre qui les produit (très exactement qui les « fait sortir », sur l’ordre de Dieu). A la différence de ces animaux terrestres, mais le même 6ème jour, Dieu fait « l’homme », cette fois sans l’intervention de la terre (alors que, notons-le, dans le récit de Gn 2 l’humain est précisément créé à partir de la terre, cette fois-ci au sens du sol). Mais le même jour que le bétail, les vers de terre et les terrifiantes bêtes sauvages. L’humain n’a pas son jour à lui dans la création, il est dans le même « sac » que les autres animaux terrestres.
Regardons de plus près l’humain. Dans la traduction interlinéaire Hébreu-Français que j’utilise, cet humain est en hébreu « Adam », traduit par « un être humain », alors que la TOB maintient la traduction par « homme », avec la connotation masculine que l’on sait. Pourtant, au verset 27 nous avons littéralement : « et Dieu créa l’être humain dans son image, dans l’image de Dieu il le créa, mâle et femelle il les créa. »
Ci-dessous les deux illustrations du cours de Jérôme Cottin, dans sa leçon d’adieu du 29/05/2026 à la Faculté de théologie de Strasbourg.

Où est la féminité dans cette fresque bien connu de Michel-Ange, qui orne le plafond de la chapelle Sixtine à Rome ? Elle est complètement absente. L’être humain, bien que bibliquement « mâle et femelle », est ici sans équivoque un mâle, et ne parlons pas du féminin de la rouah de Dieu. Michel-Ange a peut-être été inspiré par le récit de Gn2 et surtout 3 dans lequel l’adam désigne effectivement assez clairement l’homme mâle[2], alors que ce n’est objectivement pas le cas dans le chapitre 1. Soyons attentifs au fait que, comme Michel-Ange, bien souvent nous lisons Gn 1 avec les yeux de Gn 2-3, qui est pourtant un texte beaucoup plus ancien, que les auteurs de Gn 1 connaissaient et dont ils n’ont précisément pas repris les schémas ! Cela induit évidemment une certaine compréhension, que je ne trouve pas ajustée à l’intention des auteurs.
Les enfants, qui sont moins imprégnés que nous par ces théologèmes, ont comme je vous le disais en introduction une façon beaucoup plus ajustée de représenter ce 6ème jour [2è diapo]. On a bien ici, sur ce dessin d’enfant photographié par Jérôme Cottin, l’humain mâle et femelle. Quant à Dieu, il n’est pas figuré, ce qui me semble beaucoup plus raisonnable que l’option retenue par Michel-Ange !
Poursuivons la lecture de Gn 1. Au verset 28 Dieu bénit l’humain, mâle et femelle, comme il avait béni les animaux, en leur disant : « soyez féconds et prolifiques ». La fécondité est en effet à l’époque de ce texte un signe majeur de bénédiction, car pendant très longtemps la vie éternelle a été comprise comme s’exprimant par l’existence d’une descendance et non comme une résurrection individuelle. A l’époque de Jésus la controverse était toujours d’actualité, comme le montre la question des Saducéens qui ne croyaient pas en une résurrection personnelle. Mais aujourd’hui, après la Résurrection du Christ, nous devons questionner ce que cette conception des choses produit toujours sur nous ; il n’y a pas que le « dominez la terre » qui nous ait marqué : est-ce que nous n’avons pas de façon discrète l’idée que l’abondance en général, et pas seulement l’abondance de la vie comme ici, est un signe de bénédiction ? Pensons au récit de Job, dont la perte de tous les biens est interprétée par ses amis comme une punition de Dieu. Sa richesse était donc perçue a contrario comme une preuve de sa justice aux yeux de Dieu. Cette « théologie de la prospérité », comme on l’a appelée, ne nous aide pas vraiment à désirer la sobriété dont l’humanité devrait pourtant faire preuve de toute urgence. Il est donc indispensable aujourd’hui de replacer ce verset dans son contexte et de nous rappeler le sens spirituel de ce « soyez féconds et prolifiques », qui n’est pas un appel à vouloir toujours plus de tout, mais l’annonce d’une vocation à la vie éternelle.
J’arrive au v29 avec des détails qui peuvent eux aussi passer inaperçus :
A l’époque de l’écriture de Gn 1, l’humain mange des animaux, mais aussi des légumes qui ne sont ni des céréales ni des fruits d’arbres (par ex les fameux concombres d’Egypte), et les auteurs savent très bien que les poules mangent des grains, des insectes et des vers de terre beaucoup plus que de la « verdure d’herbe ». Mais ils ont cette intuition d’un « âge d’or » où les humains, les animaux et les dieux étaient en paix, intuition partagée avec les philosophies pythagoriciennes contemporaines. Ce qui distingue leur position de celle des philosophes grecs, c’est que c’est par la volonté du YHWH que les animaux (dont l’humain) ne s’entre-mangent pas et même que l’humain, créé à l’image de Dieu, a comme une responsabilité supplémentaire vis-à-vis des autres vivants lorsqu’il se nourrit : non seulement il ne mange pas d’animaux, mais il ne mange que des végétaux qu’il ne tue pas en les mangeant : les céréales et les fruits des arbres… Devons-nous tous devenir d’urgence végétariens, et même plus précisément ne devrions-nous plus manger que du pain et des fruits, pour nous conformer à ce que Dieu aurait voulu pour nous « aux commencements » ? Encore une fois, le récit de Gn 1 ne cherche pas à dire ce qui était. Il indique ce que ses rédacteurs ont considéré comme les grands principes des rapports entre Dieu et ses créatures, parmi lesquelles les humains. Et ce qu’ils soulignent à mon sens avec cette question de la nourriture, c’est que l’humain devrait avoir la plus grande considération pour les autres vivants, y compris lorsqu’il s’agit de questions vitales de base comme leur nourriture. Autrement dit, que la nécessité de se nourrir ne justifie pas de faire n’importe quoi en se nourrissant.
Je termine ce parcours avec le 7ème jour. Que fait Dieu le 7ème jour ? Il se repose ? … pas du tout : il achève, bénit et consacre. Encore à mon sens une idée déformée que nous avons retenue de ce récit, probablement à cause de l’interprétation deutéronomiste du sabbat comme un repos absolu. Le 7ème jour, Dieu ne fait pas rien. Il achève, bénit et consacre : je crois en clair qu’il fait la fête ! D’ailleurs, dès le 4ème jour, n’avait-il pas mis les luminaires dans le firmament pour que, je cite, « ils servent de signes pour les fêtes » ? Alors que, notez-le, il n’y avait encore pas d’humains sur la terre, ni même d’animaux sur la terre, dans les eaux ni dans le ciel… Cette fête de l’achèvement de la création, de sa bénédiction et de sa consécration, c’est celle que, depuis une vingtaine d’années, nous sommes invités à célébrer avec tous les chrétiens du monde entier le premier dimanche de septembre, pour inaugurer le Temps pour la création. Alors vous voyez, ce n’est pas une idée récente, en fin de compte. Et elle est on ne peut plus bibliquement fondée… si on prête attention au texte et qu’on s’efforce de l’entendre « de nouveau » !
Amen !
[1] Litt : 24 Et Dieu dit : que la terre (aretz) fasse sortir (un/l’) être (nephesh) vivant selon son espèce, bête et bestiole et animal de la terre (aretz) selon son espèce, et il en fut ainsi. Et Dieu fit l’animal de la terre (aretz) selon son espèce, et la bête selon son espèce, et toute bestiole du sol (adamah) selon son espèce, et Dieu vit que c’était bon.
[2] Au v7 du ch 2 c’est bien également « l’être humain » qui est créé, puis installé au jardin d’Eden en 2.15 pour le cultiver et le garder. C’est pour cet être humain qu’il faut une aide. C’est seulement au v. 22 que Dieu façonne isha qu’il fait venir vers l’être humain, lequel déclare qu’elle est appelée isha parce que prise de ish, un homme. Et au 24 : c’est pourquoi ish abandonnera son père et sa mère et s’attachera à isha. Mais au 25 : et ils étaient nus, l’être humain et sa femme. Au ch 3 on a bien isha pour la femme et adam (l’être humain) pour le mari…